93 : la police monte dans les bus
En Seine-Saint-Denis, une escorte prend place sur la ligne reliant Bobigny au Blanc-Mesnil. Récit d’un trajet sans incident mais tendu à l’approche d’une cité sensible.
Le chauffeur se cale derrière son volant, et met le moteur en marche. Juste avant la fermeture des portes, un quarteron de CRS monte à bord. Le bus de la ligne 148, qui relie Bobigny au Blanc-Mesnil, en Seine-Saint-Denis, va pouvoir démarrer.
A la suite de l’agression violente, l’été dernier, d’un machiniste dans un quartier sensible du Blanc-Mesnil, les Tilleuls, les chauffeurs ont refusé de desservir le secteur. Jusqu’à ce que les pouvoirs publics décident de mettre en place, en octobre, une escorte policière quotidienne sur la ligne entre 16 et 22 heures. «Le dispositif s’arrête juste au moment où on en a le plus besoin», déplore un machiniste qui, comme tous ses collègues, a requis l’anonymat. En cette période de fêtes de fin d’année, tous redoublent de vigilance : «Comme d’habitude, se lamente un conducteur, certains vont se lancer un défi : c’est à qui brûlera le plus de voitures.» Le soir de la Saint-Sylvestre, les bus devraient rentrer plus tôt au dépôt, et il n’est pas exclu qu’ils évitent de traverser les Tilleuls.
Le bus a démarré. Il est 17 heures et quelques, la nuit est en train de tomber. Dans le véhicule - moderne et en bon état -, une voix préenregistrée égrène les stations qui défilent : «Escadrille-Normandie-Niemen»,«Roger-Salengro»,«Mairie-de-Drancy»… A l’arrière, Youssef fait le malin devant ses copines. «Je vais demander au flic de me prêter son flingue», lance-t-il à la cantonade. Les filles rigolent. Quelques minutes plus tard, l’un des CRS viendra lui demander discrètement de faire moins de bruit, avant de rejoindre ses collègues au milieu du bus. Ce sera là sa seule intervention du trajet.
Batte de base-ball. Le jeune homme descend à mi-parcours, au niveau de la gare de RER de Drancy. Une femme aux cheveux gris, toulousaine d’origine, se veut philosophe : «Nous aussi, quand nous étions jeunes, nous faisions du bruit.» Cette habituée de la ligne 148, qui fait l’aller-retour tous les jours, se dit «rassurée» par la présence des policiers. Ceux-ci viennent du sud de la France. Mais, chaque semaine, les visages changent. Comme si on venait des quatre coins du pays pour se frotter à la banlieue… «Récemment, dans un autre bus, j’ai vu un ado se rapprocher ostensiblement d’un policier avec son portable qui crachait de la musique à fond, poursuit-elle. Le CRS a fait comme si de rien n’était.»
Le bus 148 quitte bientôt Drancy pour aborder sa dernière étape, Le Blanc-Mesnil. «Les policiers ne servent à rien, dit un jeune Black à l’arrière du bus. Au contraire, ils font monter la tension.» A ses côtés, une jeune fille répond, vindicative : «Aux Tilleuls, les garçons se tiennent tranquilles parce qu’il fait froid. Mais dès qu’il va faire beau, c’est reparti pour un tour !» C’est le seul secteur où la tension est réellement palpable durant le trajet.«Ici, le bus peut très facilement être coincé par les jeunes», dit le chauffeur alors qu’il s’engage dans un virage à angle droit. En novembre, quatre adolescents ont bloqué un bus pendant qu’un autre montait pour tabasser à coups de batte de base-ball un jeune d’un quartier voisin. Le machiniste a réussi à manœuvrer, obligeant l’agresseur à prendre la fuite, avant de conduire la victime à l’hôpital.
Dans ce quartier, les chauffeurs redoutent aussi une possible collision accidentelle avec ces minimotos que conduisent certains jeunes sans casque. «En cas d’accident, on risque gros, les attroupements se forment très vite ici», dit un conducteur.
accrochage. En cas de pépin, les machinistes de la RATP peuvent déclencher un signal d’alerte qui les met automatiquement en relation avec un PC sécurité, situé à Paris. Mais les agents de sécurité interne de la régie ne sont pas toujours en mesure d’intervenir rapidement. «Récemment, deux femmes ont commencé à se taper dessus dans mon bus, raconte Régis. Les collègues ont débarqué au bout d’une demi-heure. Ils étaient coincés dans les embouteillages…»
Christophe, un autre machiniste, se souvient avoir eu une belle frayeur après un accrochage avec un automobiliste dans le même secteur. «Le gars était furieux, il a essayé de pénétrer de force dans le véhicule en fracturant les portes.»«T’inquiète pas ! On est là !»«Je ne m’y attendais pas du tout, confie-t-il. Si tôt dans la journée…» Les jeunes de la cité, raconte-t-il, sont alors venus à sa rescousse à l’avant du bus : Finalement, le conducteur reviendra à de meilleurs sentiments. Cette fois-là, la police n’est pas intervenue pour une raison simple : les faits se sont déroulés à midi, en dehors des horaires de l’escorte. Il y a peu, un autre chauffeur a reçu un projectile à l’arrière de son véhicule à 10 heures du matin.
capuche. Ce soir, la traversée du quartier des Tilleuls se déroule sans encombre. Au retour, alors que les policiers ne sont plus là, trois jeunes en sweat-capuche de rigueur, montent sans répondre au salut du chauffeur, ni valider le moindre titre de transport. «Ils font ce qu’ils veulent ici, susurre le machiniste. C’est leur territoire.» Aucun contrôleur n’est visible à l’horizon. Trop risqué.
Malgré les incivilités et, plus rarement, les agressions, les chauffeurs interrogés affirment aimer leur travail, et ne pas avoir la peur au ventre quand ils prennent le volant. «On n’est pas à Bagdad quand même !» s’écrie l’un d’eux.
Au quotidien, les machinistes sont surtout confrontés aux insultes de passagers à bout de nerfs, qui ne sont pas forcément des jeunes à capuche. Parfois, sur le trajet, certains «s’amusent» aussi à les aveugler avec de puissants lasers qui éclairent à 200 mètres. Un responsable syndical témoigne : «Les machinistes encaissent. Mais, au bout de plusieurs années, beaucoup craquent et demandent à changer de ligne.» Un conducteur déclare : «C’est toute la société qu’il faudrait changer.» A cela, la police ne peut pas grand-chose.